Command & Conquer Remastered

14 juin 2020

L'amour a ses raisons que la raison ignore

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Aah, 1995 ! On avait des pagers et des cabines téléphoniques, on jouait sur Game Boy, on écoutait en boucle « Pour que tu m'aimes encore » sur nos baladeurs CD, on trichait avec Microsoft Encarta, le Casio QV10 ringardisait les appareils photo jetables, on allait sur 36 15 Ulla le soir sur Minitel, les parents collaient des vignettes automobiles hideuses sur leur pare-brise, Chirac devenait président, la baguette de pain coûtait trois francs, Gamatomic et le Nokia 3310 n'existaient pas encore et les jeux PC étaient vendus dans des boîtes à chaussures. 1995, c'est aussi la sortie de Command & Conquer, et vous avez intérêt à aimer les années 90 pour y replonger avec ce Remastered.

L'histoire

Qu'est-ce que vous feriez avec la moitié des ressources mondiales ? Si vous étiez Elon Musk, vous iriez mourir sur Mars (mais pas à l'atterrissage). Si vous étiez Jeff Bezos, vous vous payeriez un nouveau divorce. Et si vous étiez Notch, vous lanceriez un nouveau compte Twitter dépressif depuis votre seconde villa luxueuse avec distributeurs de M&Ms. Mais voilà, dans Command & Conquer vous êtes Kane, leader charismatique du NOD, terroriste au crâne chauve et aux idées courtes. Avec la moitié de la moula mondiale, vous décidez de faire... des attentats, mais aussi des buggys tout pourris et des motos de reconnaissance aussi solides qu'un masque jetable. Bon. Pendant ce temps, en face, les vilains démocrates du GDI (Global Defense Initiative), qui en ont après vos Livrets A remplis de Tiberium, roulent sur vos ingénieurs avec leurs tanks Mammouth.

Pour être juste, il faut aussi parler du scénario d'Alerte Rouge dans lequel Albert Einstein tue Hitler à l'aide d'une machine à remonter dans le temps, ce qui permet à Staline d'envahir la Pologne (et plus si affinités). Le tout est raconté par des acteurs pixelisés qui ont aussi mal vieilli que grand-mère à Rungis.

Vous pouvez incarner Tanya dans certaines missions commando. C'est-par-ti !

Le principe

Trouver base ennemie, raser base ennemie. C'est incroyable comme, 30 après, ce raffinement suprême dans l'art du gameplay reste pertinent. Ce chef d'œuvre de concision stylistique qui inspira tour à tour André Téchiné, Michael Bay et Georges W. Bush se décline en deux versions : buter tous les méchants terroristes du NOD (le Remaster de Command & Conquer), ou buter tous les méchants communistes de Staline (le Remaster d'Alerte Rouge). Mais tous, vraiment, même le dernier petit mitrailleur planqué dans un recoin de la carte et qui empêche certaines parties multijoueur de se finir.

En vrai, ce pack qui restaure les deux jeux de stratégie mythiques est un peu plus subtil. D'abord parce qu'on peut retourner sa veste et jouer n'importe quel camp, comme Manuel Valls : chaque campagne propose de jouer le GDI et le NOD, ainsi que les Alliés et les Soviets. Ensuite parce qu'il ne s'agit pas que de raser les bases ennemies : parfois il faut capturer des bâtiments, escorter un convoi, reprendre une base développée dans une mission précédente, voire démarrer à pied et se frayer un chemin entre les lignes ennemies. Hérésie : sans avoir à construire le moindre bâtiment. Command & Conquer, puis Alerte Rouge, ont consolidé les bases du genre au même titre que leurs concurrents de chez Blizzard. Si vous aimez démembrer des Terrans lors des missions à pied dans Starcraft II : Le Cœur de l'Essaim, c'est un peu grâce à Alerte Rouge. Et si votre petit cœur de gamer palpite au dur nom de Kerrigan, c'est peut-être pour compenser la disparition brutale de Tanya, partie trop tôt entre les crocs d'un berger allemand. Aaaahhh ! Tanya... ! (soupir).

Les unités des add-ons sont là, comme les Électrocuteurs avec leur générateur Tesla portable.

Les nouveautés

Les Remasters c'est comme une boîte de chocolats, disait Tom Hanks. On ne sait jamais sur quoi on va tomber. Après le massacre Warcraft III : Reforged, les nostalgiques étaient vraisemblablement inquiets. À tort, car Command & Conquer : Remastered réalise un sans faute. D'abord parce que les graphismes lissés gardent le style des jeux d'antan, en ajoutant le support des résolutions de bourgeois actuelles. Même les cinématiques ont été upscalées. Certes les animations piquent les yeux, mais il suffit d'appuyer sur la barre espace en pleine partie pour revenir à la bouille de pixels atroce d'antan, avec ses fantassins impossibles à identifier, bouillie qu'il faudrait faire avaler aux amateurs du « c'était mieux avant ».

Surtout, EA a vidé son frigo avec la gourmandise d'un restaurateur qui peut enfin rouvrir sa terrasse : éditeur de niveaux, jukebox avec sept heures de musique remasterisée (dont 20 morceaux ré-enregistrés par le compositeur original Frank Klepacki), une galerie bonus à débloquer mission par mission avec quatre heures de rushs filmés au caméscope parkinsonien, la prise en charge des mods, le code source du jeu pour les bidouilleurs (oui, oui), une interface refaite avec des onglets, la possibilité de lancer plusieurs unités en production (file d'attente), des raccourcis clavier personnalisés, des modes de contrôle alternatifs, toutes les missions console à sélectionner librement avec leurs cinématiques, un éditeur de cartes, du multijoueur avec salons pour des parties personnalisées, classements et replays de matchs en mode observation, et on en oublie. C'est un petit peu comme si votre café gourmand était fourni avec une pizza, un burger, des frites, un grec, des nuggets, une terrine, des crêpes au Nutella et une fondue savoyarde : c'est sympa, on ne sait plus où donner de la tête, mais c'est un peu lourd sur l'estomac.

Micro manager le ravitaillement des hélicoptères : une passion, un sacerdoce.

Pour qui ?

Parce que pour digérer tout ça, il faut un estomac solide. À commencer par les contrôles et l'intelligence (très) artificielle, déjà lourds en 1995. Vous ne pouvez pas assigner un point de sortie à vos usines et casernes, définir des waypoints à vos unités, ravitailler ou réparer automatiquement les trente-deux hélicoptères Apache que vous aviez eu la bonne idée de créer pour raser la base ennemie (fail). L'IA, c'est encore pire. Vos unités se font mitrailler sans réagir (les unités ennemies aussi cela dit, ça compense). Elles font des détours à cause de couloirs trop étroits, quitte à traverser une base ennemie : « unité perdue » est sans doute la phrase que vous entendrez le plus en jeu. Ne parlons pas des grenadiers qui empêchent la construction d'un bâtiment et qu'il faut sélectionner puis déplacer manuellement, restons polis. Et éloignez ce couteau de votre gorge, c'est vrai que vous ne pouvez pas attribuer des unités à plusieurs groupes de sélection, mais la vie est belle hors pandémie, elle vaut la peine d'être vécue.

Au final, peu importe. Il suffit de tenir les champs de Tiberium, de les bourrer de moissonneuses et de cracher des unités à la queue-leu-leu pour noyer l'ennemi, même si un tiers de vos tanks décide de partir à la chasse aux champignons à l'autre bout de la carte. Les nostalgiques seront aux anges, les autres... Meh, c'est dur d'ignorer tous les progrès réalisés en matière d'IA et de pathfinding depuis Total Annihilation en... 1997.

L'IA et le pathfinding n'arrivent pas à gérer une vingtaine de tanks.

Le multi

Soyons clairs, Command & Conquer : Remastered a assez de contenu solo pour supporter un été maussade. Avec l'éditeur de cartes, le code open source et les futurs mods, on pourra même tenir un hiver rigoureux sans problème. Et heureusement : le multijoueur a pris un sérieux coup dans l'aile, malgré le polish d'EA. Le pathfinding aux fraises est gérable en solo, mais s'avère catastrophique face à un ennemi humain. L'interface des lobbys est contre-intuitive et a tendance à énerver les vétérans qui disent aux newbies où cliquer dans le chat, à grand renfort de points d'exclamation !!!!!! Et les rushs en début de partie rappellent les pires heures du multi de Starcraft.

Alors quelques conseils. Vérifiez bien les conditions de victoire pour ne pas vous retrouver à faire la chasse aux unités survivantes une fois tous les bâtiments ennemis détruits. Mémorisez les raccourcis clavier. Et installez votre base là où votre Véhicule de Construction Mobile poppe sur la carte car chaque seconde compte. Les pros crachent leurs premiers mitrailleurs en vingt secondes chrono, pour vous donner une idée. Bonne chance...
Les Plus
  • Beaucoup de contenu
  • Une ambiance incroyable
  • Les missions solo fonctionnent toujours 30 ans après
  • Les bonus (vidéos, photos, musiques, etc.)
  • Les mods, et EA qui file le code source avec
Les Moins
  • Si vous n'êtes pas nostalgique, enlevez 1 point à la note
  • L'IA, le pathfinding
Résultat

C'était mieux avant, mais deux ans après. Avec son IA et son pathfinding d'un autre âge, Command & Conquer : Remastered nous rappelle cruellement que Total Annihilation n'était pas encore sorti. Ce sera un supplice pour les joueurs qui ont découvert les jeux de stratégie avec les Starcraft II et autres Warhammer 40.000 : Dawn of War III modernes. Mais une extase pour les vieux briscards qui se souviendront de toute une époque disparue au travers d'un de ses joyaux. Ce Remastered de qualité se destine aux nostalgiques, aux amateurs de madeleines digitales trempées dans le thé du temps perdu. C'est une lettre d'amour aux fans, aux mélomanes qui auront la larmichette à l'œil en entendant le fracas des bottes sur les pavés de la Hell March. Aux fans aveugles (surtout s'ils persistent à jouer avec les graphismes originaux), mais aux fans amoureux quand même.