Test | Deer & Boy
22 juin 2026

On est faon

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Deer & Boy

Fondé en 2021 par Jayson Houdet, vétéran de l'industrie, le studio parisien Lifeline Games a une ambition clairement affichée : raconter des histoires qui touchent, en concevant des jeux comme des films d'animation jouables. Avec Deer & Boy, leur première production éditée par Dear Villagers, ils s'attaquent à un genre balisé – le platformer cinématographique en scrolling horizontal – mais le font avec une sincérité et une finesse qui désarment. Un petit garçon, un faon, une nuit de fugue et une substance fluorescente terrifiante : vous voilà prévenus.

L'histoire

Dans les premières minutes, un enfant prend la fuite en pleine nuit. Sans un mot d'explication. Sans dialogue. On ne sait pas pourquoi il part, ce qu'il fuit, ni où il va – et c'est précisément ce mystère qui accroche. La première rencontre, sous un abri de bus de fortune, entre le garçon et un faon blessé, est une petite merveille de finesse et de subtilité : deux êtres perdus qui se trouvent, sans un mot échangé. Peu après, le jeu lâche un drame qui évoque Bambi avec une évidence désarmante – une course éperdue dans une forêt qui bascule en quelques secondes du bucolique à l'effrayant, mise en scène avec la précision d'un plan séquence de cinéma. Ça vise le cœur, et ça touche.


À mesure que l'aventure avance, une mélancolie sous-jacente s'installe et prend tout son sens dans les derniers niveaux. La fin, éclairante et légèrement métaphysique, traduit un cheminement intérieur chez le héros avec la subtilité nécessaire. Si vous êtes familier de ce type de production, le scénario ne vous surprendra pas, mais sa réalisation, elle, laisse une impression durable.
Bambi a fugué, et on ne sait pas encore pourquoi

Le principe

Vous faire repérer est directement synonyme de "game over". Soyez discret.

Deer & Boy se présente comme un platformer-aventure en scrolling horizontal, avec des mouvements de caméra particulièrement soignés qui jouent astucieusement avec la profondeur de champ. Les premières minutes donnent une impression de balade tranquille – jusqu'à ce qu'une chute loupée depuis un échafaudage ou une mauvaise rencontre avec des ouvriers sur un chantier (restez dans l'ombre !) remette les pendules à l'heure. Infiltration et possibilité de mort : le périple est plus tendu que prévu.

Deux êtres perdus se trouvent sous un abri de bus, sans un mot – et vous voilà déjà attaché à eux pour toute l'aventure.


La mécanique centrale repose sur la relation évolutive entre le garçon et le faon. D'abord transporté dans un sac à dos – ce qui réduit votre capacité de saut –, l'animal doit parfois être posé au sol pour que vous puissiez explorer les environs et faciliter la progression à deux. Petit à petit, il s'émancipe et vous pouvez lui confier des actions spécifiques, comme se faufiler sous un grillage pour actionner un levier hors de portée. Le jeu a même le bon goût de récompenser cette complicité croissante d'un trophée sobrement intitulé "Metal Deer Solid" – et franchement, il le mérite. Et puis il y a la substance : un liquide fluorescent gluant, issu d'un incident surnaturel impliquant un sanglier percuté par une voiture, qui transforme la promenade en course contre la montre. Vous pouvez la traverser, mais y rester trop longtemps est fatal. La lumière devient alors votre meilleure alliée – elle repousse la mélasse et protège votre compagnon à cornes. Côté rythme, des séquences de courses-poursuites viennent régulièrement le relancer.


L'influence de Heart of Darkness se fait sentir à mi-aventure avec l'apparition de créatures cyclopéennes qui projettent des rayons laser mortels – concept habilement inversé par rapport au jeu culte, où c'était le héros qui tenait ce rôle. On retrouve aussi l'ambiance caverneuse caractéristique dans les passages souterrains. Le game design des derniers niveaux, plus ambitieux, est à la hauteur des enjeux.
Plus tendu qu'il n'y paraît – la mélasse ne pardonne pas

L'emballage

Un jeu avec des aurores boréales est forcément un jeu charmant !

Lifeline Games avait annoncé la couleur : faire des jeux vidéo qui ressemblent à des films d'animation. Le résultat tient la promesse. La direction artistique est cohérente, soignée, et sait varier les ambiances – forêts bucoliques qui virent à l'inquiétant, chantiers industriels baignés d'ombre, grottes menaçantes, montagnes enneigées où le jeune cerf bondit de corniche en corniche comme un chamois. Les mouvements de caméra, fréquents et inventifs, donnent une vraie profondeur à cette progression en 2.5D.


On pense inévitablement à Limbo et Little Nightmares pour l'esprit, à ICO et The Last Guardian pour la relation au compagnon – mais l'ambiance est moins dark, magnifiquement poétique, et accessible à un public large. Sans dialogues, la bande sonore et le langage visuel portent l'intégralité de l'émotion, et ils s'en acquittent avec beaucoup de justesse.
Des décors qui racontent autant que l'histoire

Pour qui ?

La lumière sera votre salut. Dirigez-la vers la mélasse violette pour dégager la route.

Deer & Boy s'adresse en premier lieu aux amateurs de jeux narratifs, poétiques tout en offrant un bon rythme : ceux qui ont adoré Limbo, Little Nightmares, Planet of Lana, voire même Journey, et qui savent qu'une histoire sans mots peut parfois en dire bien plus qu'un script de 40 heures. Mais le jeu parle aussi, et peut-être surtout, à tous ceux qui ont déjà vécu ce lien particulier avec un animal – cette communication muette, instinctive, faite de regards et de gestes. Le faon n'est pas un accessoire de gameplay : il est le cœur battant de l'aventure, et quiconque a un jour eu envie de protéger une créature plus fragile que soi comprendra immédiatement pourquoi on n'a qu'une hâte quand les circonstances vous séparent, c'est de le retrouver.


L'absence de dialogues, loin d'être un handicap, renforce cette dimension : elle met en valeur chaque interaction non verbale entre les deux protagonistes, et rend l'aventure accessible à tous les âges. Les plus jeunes y verront une belle histoire d'amitié ; les adultes y percevront des couches plus profondes sur la résilience et le cheminement intérieur. Les joueurs en quête de défi hardcore passeront peut-être leur chemin, mais tous les autres seront en terrain conquis.
Pour les humains qui parlent animal

L'anecdote

Ce lien unique entre les deux héros va souvent leur être salvateur.

Il y a un moment dans Deer & Boy qui, pour moi, résume à lui seul tout le génie du jeu. Je me retrouve dans une salle, séparé du faon par on ne sait quoi. Je n'ai qu'une seule action disponible : l'appeler. Et je l'entends pleurer quelque part, sans pouvoir localiser d'où ça vient. Alors j'appelle. J'appelle encore. Plusieurs fois. Ses cris se rapprochent, grossissent, et d'un coup il déboule d'un conduit dans le plafond, atterrit à côté de moi, et on repart. Deux lignes de game design, zéro dialogue, et j'avais la gorge serrée.
Deux lignes de game design, zéro dialogue, la gorge serrée
Les Plus
  • La relation entre le garçon et le faon, touchante et crédible du début à la fin
  • L'absence de dialogues, qui magnifie chaque interaction non verbale
  • Une direction artistique soignée, des mouvements de caméra inventifs
  • La mécanique de la lumière contre la substance – simple, efficace, angoissante
  • La montée en puissance du gameplay au fil de la progression du faon
  • Des séquences marquantes (le drame initial, la salle de l'appel, la montagne)
  • Un game design des derniers niveaux particulièrement réussi
  • Des trophées qui ont de la personnalité (Metal Deer Solid, les crédits)
Les Moins
  • Quelques moments de lisibilité imparfaite : difficile d'identifier les éléments interactifs du décor
  • Un scénario sans vraie surprise pour les habitués du genre
Résultat

Deer & Boy est une réussite sans fausse note. Lifeline Games signe un premier jeu qui tient toutes ses promesses : poétique, touchant, habilement construit, et capable d'émouvoir sans jamais tomber dans la facilité. L'aventure mêle platformer, infiltration, puzzles et séquences d'action avec une fluidité qui ne se relâche pas, portée par un lien entre les deux protagonistes qui n'a pas besoin d'un seul mot pour exister. On pense à Limbo, à Planet of Lana, à ICO – mais Deer & Boy a sa propre voix, douce et mélancolique, qui fait du bien. Un jeu que l'on recommande les yeux fermés, surtout si vous avez la fibre poétique et que les histoires silencieuses vous parlent plus que les grands discours. Et si vous doutez encore de l'état d'esprit du studio, sachez qu'il existe un trophée final intitulé "Merci d'avoir regardé les crédits jusqu'au bout" – parce que très peu de joueurs prennent le temps de saluer le travail de toute une équipe. Ce genre de petit geste, ça dit tout.

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