Life is Strange

19 nov. 2015
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L'ado pénible qui s'améliore

Le bilan du premier épisode de Life is Strange fut mitigé. Le doute était posé sur les capacités du jeu à offrir des choix aux conséquences lourdes dans la trame scénaristique. De plus, la direction artistique choisie et l'ambiance girly qui en découle avaient de quoi surprendre au premier contact. Au fil des épisodes, il semble maintenant clair que tout ceci n'est qu'une apparence. Car le scénario est bien plus noir qu'il n'y parait de prime abord. Même si cela reste en marge de la trame principale, vos choix ont à présent des conséquences palpable dans le jeu, changeant votre relation avec les personnages qui seront à même de vous aider ou non à moment clé de l'histoire. Histoire qui, clairement, écrase de son talon boueux votre scrapbook remplit de papillons mignons. Si cela va de mal en pis pour notre héroïne au fil des épisodes, le bilan se révèle de plus en plus positif.

Le titre du studio parisien Dontnod s'avère plutôt séducteur sur le papier : un gameplay accessible sur la base d'exploration / dialogues / interactions, une héroïne qui se découvre le pouvoir de remonter le temps de quelques minutes, un environnement en Oregon à l'ambiance si particulière, le tout découpé en épisodes à l'écriture scénaristique allant crescendo. Après un début un peu difficile, Life is Strange s'apprivoise dans la durée et c'est tant mieux.

L'histoire

Après cinq ans passés loin de sa petite ville natale, Max revient à Arcadia Bay, en Oregon, pour intégrer la plus réputée des écoles de photographie. N'ayant gardé aucun contact avec ses amis depuis, c'est l'occasion pour elle de rencontrer de nouvelles personnes et affirmer sa personnalité. Pleine d'entrain, Max découvre rapidement que l'école est contrôlée par un groupe d'élèves issus des riches familles qui la financent, étant donc ainsi protégés de toute autorité. Max se retrouve reléguée parmi les élèves solitaires, un ensemble de clichés tous aussi dépressifs les uns que les autres.

Alors qu'elle se réfugie aux toilettes pour laisser éclater son chagrin, Max assiste, sans être vue, à une dispute entre un de ces gosses de riche et... mais oui ! c'est bien sa meilleure amie oubliée d'il y a cinq ans qui est en train de se faire menacer ! Il sort une arme et, dans la confusion, tire. Max voit son amie mourir sans avoir eu l'occasion de lui parler du bon vieux temps. Sous le choc de l'émotion, Max - enfin vous - se concentre très fort et fait reculer le temps de quelques minutes. Elle ne sait pas comment, mais cela vous permet à présent de trouver une solution pour faire diversion et empêcher cet incident. Pour Max, qui a sauvé son amie, c'est pas tout ça mais la journée continue : il faut aller se faire des copains.

Pour éviter (ou revoir) la gifle, remontez le temps.

Le principe

L'objectif principal du jeu reste d'incarner Max, dans un premier temps sur le campus de l'école. Cela consiste à explorer la zone, prendre quelques photos pour son cours lorsque l'occasion se présente, regarder les panneaux d'affichage et, essentiellement, discuter avec des élèves. Lorsque votre prof de photo vous pose une question sur un auteur dont vous ne connaissez pas le nom, dans la première réalité vous subissez l'humiliation de vos camarades de classe. Mais avec votre pouvoir, un petit coup de retour en arrière juste avant la question et voilà que vous sortez la bonne réponse avec fierté. Ce type d'interaction se produit souvent dans des dialogues, ce qui a pour objectif de faire évoluer votre cote de popularité. Max étant clairement en dessous de la moyenne du cool, il va falloir sérieusement y remédier en faisant l'effort de s'intéresser aux autres en profitant de votre aptitude.

Des petits défis vous sont ainsi proposés. Pour faire avancer l'histoire, vous devez vous rendre dans votre dortoir récupérer une clé USB. L'entrée est bloquée par ces garces du Vortex Club, ces fils et filles à papa. Avec quelques interactions assez simples combinées à votre pouvoir temporel, vous pourrez augmenter la puissance de l'arrosage automatique et provoquer un petit accident de peinture, les éclaboussant en beauté. Libre à vous ensuite de vous moquer ou de tenter de pactiser avec l'ennemi.

D'autres interactions présentent des choix plus importants : ils ont un impact sur la suite de l'histoire. Lorsque vous retrouvez, plus tard, votre ex-meilleure copine, vous aurez le choix de la couvrir face à son beau-père violent ou de la laisser se prendre une gifle sous vos yeux. L'impact porte sur une situation qui n'est pas présente dans ce premier épisode puisque le scénario suit son cours dans les deux cas. Ce qui représente une certaine frustration, qui se ressent également dans certains dialogues aux embranchements relativement plats. Quand vous faites, pour le sport, l'effort de vivre deux fois le même dialogue en prenant des embranchements différents, il est assez dommage de se rendre compte que le résultat est absolument identique. Si l'idée est intéressante et que le concept donne globalement envie de se tracer sa propre ligne directrice, les choix présentés restent trop anecdotiques ou invisibles pour dégager autre chose qu'une vague impression de ce qui pourrait se produire. Ce qui laisse espérer que les conséquences se projettent au long terme, à travers les épisodes suivants.

Le genre de choix hyper compliqué.

L'ambiance

Ne nous le cachons pas : Life is Strange présente une ambiance qui ne laissera pas indifférent. Cela peut verser dans le positif comme le négatif. Très concrètement, tout semble indiquer que le joueur adulte masculin ne fait clairement pas partie de la cible du jeu. De la musique aux couleurs, en passant par les dialogues et les menus, nous nageons en pleine adolescence exacerbée où tout est soit un problème insurmontable ultra dépressif, soit un truc trop génial avec des papillons et des cœurs. Un peu comme lorsque l'on demande aux acteurs de théâtre de parler fort et de faire de grands gestes pour que l'interprétation soit clairement comprise depuis le fond de la salle. Mais à l'heure du 1080p et des écrans géants, un peu de subtilité eut été la bienvenue.

La mélancolie permanente qui règne dans Life is Strange n'aide pas à s'emparer du personnage de Max pour en faire quelque chose. Avec son regard de chien battu, ses expressions qui varient du sourire triste à un sourire un peu moins triste, Max ne respire pas vraiment la joie de vivre. Ses camarades de classe non plus : entre le geek tabassé, celui qui fait des dessins tout seul sous son arbre, la fille sous Prozac qui se fait harceler par le vigile ou sa copine punk qui vit sans lendemain, vous naviguez dans une ambiance déprimante à souhait. Ouvrir le menu vous fera poser des questions plus existentielles : regrettez-vous votre adolescence ? Le menu représente le carnet de notes de Max : un énorme carnet de scrapbooking. Pourquoi pas, mais le ton employé est extrêmement naïf, ce qui, encore une fois, crée une certaine distance avec l'héroïne. Pourtant elle sait super bien dessiner les papillons.

Oui, je suis une bitch qui balance ses copains.

Pour qui ?

C'est la question essentielle. Life is Strange n'est pas un jeu compliqué, bien au contraire. Popularisées par Quantic Dreams avec Heavy Rain ou plus récemment Beyond : Two Souls, les interactions sont ici plus simples et souvent binaires : "Regarder", qui déclenche un monologue intérieur parfois strictement descriptif, parfois étrangement lyrique; et "Utiliser / parler", qui déclenche une action comme prendre un selfie avec son Polaroïd, ramasser quelque chose, lire un papier ou entamer un dialogue.

L'ambiance et l'univers contribuent fortement à l'idée que ce titre ne s'adresse pas spécialement à un public adulte, mais plus précisément au public adolescent féminin. Toute altercation entre deux personnages devient la fin du monde, toutes les filles semblent amoureuses de leur prof de photo et les adultes représentent l'autorité sans être réellement liés aux étudiants... Mais il semble difficile de se projeter, en tant que joueur ado, dans cette ambiance à la frontière entre la fin d'enfance et le rejet total du monde adulte.

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L'anecdote

Les différentes petites missions restent assez simples. Mais j'ai été heurté à une situation qui dépassait ma compréhension de l'ado. Dans le dortoir, vous assistez à la dispute entre deux copines à propos du petit ami de l'une d'elles, le quaterback, qui aurait envoyé un sexto à l'autre. Si j'ai bien compris. Bref, vous devez les réconcilier car il vous faut accéder derrière la porte où se trouve une clé USB que vous devez récupérer. Cette petite mission est donc l'occasion d'explorer la chambre d'une autre fille qui aurait magouillé cet envoi de sexto. Mais. Pour. Quoi. Que font ces filles de leurs journées ? Bon, dans la chambre (ouverte) je trouve l'ordinateur (pas verrouillé). Et je tombe sur un mail où cette fille explique son stratagème. Je l'imprime, je le montre à la fille trompée, qui du coup est accablée mais cesse d'accuser sa copine. Je sors de mes dix minutes vidéoludiques les plus improbables de ma vie. Et ma femme, qui regardait d'un œil ma partie, a fini par lâcher un laconique "Normal que tu comprennes rien, c'est un jeu de fille".

La scène de fin glaçante de l'épisode 2 : une réussite

Épisode 2 - Out of Time

Comme l'a prévu Dontnod, le titre se joue donc par épisodes distillés au fil du temps en téléchargement. Cet Épisode 2 reprend l'histoire là où vous l'avez laissée. Mais cette fois, il s'agit bien de votre histoire. Là où le doute persistait sur l'impact de vos choix lors de l'épisode précédent, ici vous aurez directement à en subir les conséquences, tandis que les personnages maintenant installés abordent une approche plus poussée.

Le principe général reste inchangé : vous évoluez dans une zone assez restreinte, que vous pouvez explorer librement en observant les objets ou discutant avec les personnages, jusqu'à déclencher des interactions qui font avancer le scénario. Les dialogues restent aussi peu décisifs pour la plupart. À la différence d'un point & clic qui nécessite de soutirer des informations de la part des personnages, ici 90 % de vos échanges, même à choix multiples, aboutissent au même point. Seules quelques rares décisions se révèleront importantes pour la suite. C'est notamment le cas de la scène de fin de cet épisode, assez impressionnante, dans laquelle votre pouvoir vous a abandonné. Tout repose donc sur ce que vous avez pu apprendre sur la vie d'un personnage lors des échanges précédents pour au final l'arracher à une mort quasi certaine... ou échouer.

Malgré un aspect naïf toujours omniprésent, cet épisode plus convaincant contribue à relever la note globale du titre.

Cette photo n'existait pas avant que vous remontiez loin dans le temps...

Épisode 3 - Chaos Theory

Alors que l'épisode précédent se clôturait sur une tension extrême, cet Épisode 3 démarre aussi poussivement qu'un camion au bas d'une côté, peinant à vous entraîner mais terminant sa course dans une incroyable séquence en roue libre. Un épisode globalement très inégal, mais dont encore une fois la dernière partie se révèle explosive. Il semblerait que Dontnod soit plutôt doué en cliffhanger, vous faisant trépigner d'impatience pour démarrer l'épisode suivant.

Dans ce troisième volet, l'issue de la tentative de suicide de Kate a des effets assez forts sur votre environnement. Si vous êtes parvenu à la sauver, bon nombre de personnages vous en féliciteront et vous verrez votre popularité augmenter, sans pour autant que cela vous facilite la tâche dans vos actions. Cet épisode se focalise davantage sur votre relation avec votre amie d'enfance, Chloé, en rébellion depuis que son père est mort dans un accident de voiture. Vous passez votre temps à décider entre prendre sa défense en tant qu'amie, ou la raisonner pour la faire basculer dans le monde adulte, au risque qu'elle vous en veuille à jamais. Mais vous vivez également avec elle des moments d'amitié forte, voire de romance ambigüe.

Si les trois quarts de l'épisode n'apportent que peu d'intérêt à l'histoire globale, ils ont pour objectif de sceller votre destin à celui de Chloé. Comme d'habitude, vous essayez de résoudre les quelques énigmes qui planent sur le campus en discutant avec des personnages, remontant dans le temps après avoir obtenu une information pour les confronter, ou juste leur échapper. Jusqu'à ce que Dontnod ajoute une idée forte au jeu : remonter encore plus loin dans le temps. En regardant une photo vieille de 10 ans, vous replongez dans le passé, ce fameux jour tragique où Chloé a perdu son père, quelques instants avant l'accident. Vous avez entre les mains la possibilité de changer à tout jamais le destin de Chloé. Et le vôtre par extension. Une fin d'épisode qui remet tout ce que vous savez à plat, et surtout ouvre les yeux à notre héroïne sur une vérité dure à entendre : quels que soient vos choix, aucun n'est parfait... On espère que l'épisode suivant maintiendra cette nouvelle dynamique.

Chaude ambiance dans votre nouvelle réalité.

Épisode 4 - Dark Room

L'Épisode 3 se terminait sur un cliffhanger désastreux pour Chloé. Alors que vous pensiez avoir fait le bien en réparant une injustice de la vie faite à votre meilleure amie en sauvant son père d'un tragique accident, vous avez dévié le cours de l'histoire et par effet boule de neige, créé une nouvelle catastrophe. Chloé en subit les pires conséquences. Allez-vous accepter de vivre dans cette nouvelle réalité ? (Elle, non). Après une première partie saisissante, cet Episode 4 vous confronte à des choix particulièrement difficiles. Vous pensiez avoir tout vu en sauvant votre amie Kate du suicide ? Détrompez-vous. Il semble maintenant clair que Dontnod s'est bien joué de nous avec son ambiance naïve et girly : papillons et scrapbooking ne sont que des artifices destinés à mieux nous faire chuter la tête la première sur le sol en béton de la dure réalité des événements. Ramassez ce qui reste de vos dents et retenez vos larmes, vous en aurez besoin pour achever cet avant-dernier épisode qui vous maintient dans un état de déprime semi-permanent.

La seconde partie de ce chapitre ne vous épargne pas davantage. Rachel Amber devient votre priorité numéro un, tandis que vous commencez à recoller les morceaux de sa mystérieuse disparition. Vous êtes prévenu : nouvel ascenseur émotionnel en vue, avec visite approfondie du troisième sous-sol. Ce quatrième épisode de Life is Strange est de loin le plus complet. Vous retrouvez les classiques phases d'exploration et dialogues, générant des conséquences dans votre relation avec les personnages. Mais aussi de nombreuses séquences nettement plus intenses aux enchaînement de dialogues qu'il ne faut absolument pas rater sous peine d'user de votre pouvoir de rembobinage temporel. Une fois que vous disposez de toutes les informations en mains, vous vous improvisez Sherlock Holmes en étalant les preuves devant vous. Pour la première fois, le jeu vous demande d'être un tantinet intelligent en mettant en lumière les relations logiques entre vos preuves. Jusqu'à découvrir sous vos yeux ébahis l'horrible vérité, avec un nouveau cliffhanger auquel vous vous attendez depuis deux épisodes parce que vraiment, les gens trop sympathiques, c'est louche.

Avec son histoire qui commence enfin à s'emboîter et à vous surprendre, cet épisode contribue même à relever la note globale du jeu d'un point.

Il est temps de mettre en œuvre toutes vos facultés mentales

Épisode 5 - Polarized

Le cinquième et dernier de Life is Strange vous plonge dans un vortex a priori incontrôlable. Vous naviguez du présent au passé, avec quelques ellipses dues aux changements de réalité, pour vous démener tant bien que mal du pétrin dans lequel vous vous êtes fourré. Et maintenant que vous connaissez la véritable identité du tueur, vous avez toutes les cartes en mains pour agir. Enfin presque, car les poings liés ne vous aideront pas beaucoup.

Oubliez les papillons, les coloriages sur le carnet de notes : Max a traversé trop d'épreuves pour rester la naïve adolescente du début de l'aventure. Secouée, malmenée, entrainée malgré elle dans des rivalités ou situations dangereuses, elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour revenir à une situation normale. Et la clé de tout cela se situe au point de départ qui a engendré toutes ces situations, tel un effet domino : quand elle a utilisé pour la première fois son pouvoir temporel pour sauver son amie Chloé d'une blessure par balle. Mais avant de parvenir à ce raisonnement, vous aidez Max à s'échapper de son ravisseur. Enfermée dans la chambre noire, Max n'a d'autre possibilité que de plonger dans des photos pour revenir très en amont dans l'histoire. L'occasion pour vous de revivre des scènes déjà jouées mais en changeant radicalement la donne. Les différents essais vous amènent à des issues différentes. Il vous faut combiner tout ce que vous avez appris jusqu'à présent pour vous en sortir : rembobinage dans le temps, déplacement d'objets par le retour en arrière, dialogues persuasifs... Jusqu'à finalement errer dans un entre-monde complètement délirant, qui traduit bien le paradoxe temporel dans lequel Max s'est enfermée.

Comme il faut s'y attendre, l'histoire ne se termine qu'à l'issue d'un terrible choix, qui ne vous laissera pas suffisamment satisfait pour ne pas tenter l'alternative possible, curieux que vous êtes ! Au final, Life is Strange est un titre pour lequel vous éprouvez de la sympathie. Ses lignes sont grossières, son style est attendu, sa mécanique simple à l'enjeu limité, mais il reste un jeu attachant. D'une première impression assez négative due à une ambiance girly trop marquée, vous aboutissez à un ensemble cohérent, progressif, avec quelques scènes très fortes loin de laisser indifférent. Ces cinq épisodes s'imbriquent parfaitement et marquent une très nette évolution dans l'approche, s'orientant davantage vers le tragique au fur et à mesure des événements. Et Life is Strange réussit parfaitement à vous remettre tous les choix entre les mains. À vous d'en retirer quelque chose de positif.
Les Plus
  • Arcadia Bay semble dotée d'un potentiel de lieux que l'on souhaiterait explorer
  • Malgré un style surchargé et son ton naïf, le scrapbook de Max est très riche et intéressant
  • La prise en main et l'entrée dans l'univers sont soignées
Les Moins
  • La direction artistique ne s'adresse pas à tous
  • La déprime ambiante règne dans le campus
  • Des choix sans conséquences ou identiques au sein de dialogues
  • Pas de réelle mesure des conséquences de nos actes dans l'épisode d'introduction
  • Des choix de plus en plus difficiles à assumer au fil des épisodes
  • Une progression clair dans l'enchainement des épisodes