L'Orient Express sur les mauvais rails

26 janv. 2007
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Qu’elle soit littéraire, cinématographique ou vidéo-ludique, une enquête palpitante (et a fortiori réussie) réside dans un savant mélange de réflexion et d’ambiance mystérieuse. Aucune de ces deux composantes ne se retrouve dans Le Crime de l’Orient Express. Malgré tous leurs efforts, les développeurs d’AWE Games ont une nouvelle fois échoué à retranscrire une ambiance digne de ce nom. Le sens du suspense est oublié, l’immersion ignorée. Inévitablement, au bout de quelques heures de jeu, l’ennui pointe son nez. Jamais l’enquête ne décolle, jamais la tension ne monte crescendo comme dans le roman, pourtant si captivant. Les fans de la romancière passeront donc leur chemin, et même les férus d’aventure pourront se lasser avant d’avoir obtenu la clé de l’énigme, au bout d’une douzaine d’heures de jeu. Il y a en réalité bien plus d’intérêt ludique dans la lecture du roman d’Agatha Christie que dans cette adaptation sans saveur.

Si les transports en commun ne vous font plus rêver, songez à la grande aventure que représentait un trajet à bord de l’Orient Express. Surtout avec un cadavre sur les bras ! Alors embarquez dans ce train mythique aux côtés du fameux détective belge Hercule Poirot. Faites fonctionner vos petites cellules grises à la faveur d’un jeu d’aventure point & click. Et résolvez Le Crime de l’Orient Express dans cette adaptation du roman éponyme d’Agatha Christie. En voiture !

Les nombreuses scènes cinématiques sont de plutôt bonne facture.

Une entrée en matière laborieuse

Le studio AWE Games n’en est pas à son coup d’essai. En 2005, il proposait déjà sa première adaptation d’un chef-d’œuvre d’Agatha Christie : Dix petits nègres. Devinez qui ? (le titre du jeu) avait cependant déçu les joueurs par son manque d’ambiance tout au long de l’enquête. Voyons maintenant si Le Crime de l’Orient Express, qui adapte à son tour un des plus grands succès de la romancière anglaise, rectifie le tir. Dès le début de l’aventure, il s’avère que non. Ce n’est pourtant pas faute de fidélité au roman : une fois de plus, hormis quelques inévitables libertés, l’adaptation respecte scrupuleusement le scénario original. Le joueur incarne toutefois un personnage inédit, Antoinette Marceau, employée de la compagnie de chemin de fer, et dont l’unique souci au début de l’aventure est de veiller au confort des passagers du train Istanbul-Paris. C’est d’ailleurs là le premier problème : l’enquête met plus d’une heure à démarrer, le temps que vouys fassiez connaissance avec les passagers au travers d’interminables cinématiques et de phases de jeu sans intérêt. Jusqu’à ce qu’enfin... le meurtre ait lieu ! Celui d’un prétendu homme d’affaires, Ratchett, qui cache en fait un lourd passé. Par chance, parmi les passagers du train, entre une princesse russe, un colonel britannique ou un beau parleur italien, se trouve notre célèbre petit détective belge à moustaches, le bien nommé Hercule Poirot. Le malheureux est incapable d’enquêter suite à une chute due à l’arrêt inopiné du train. Il charge donc Antoinette de lui apporter son assistance tout au long de l’enquête. Tout semble enfin réuni pour créer une atmosphère de mystère, de suspense et de tension... Alors, où est-ce que ça cloche ?

Le curseur change de forme en cas d’interaction possible avec un objet de l’inventaire.

Les jambes… mais pas la tête

Tout au long de l’enquête, Antoinette Marceau va devoir fouiller l’ensemble des wagons à la recherche d’indices, mais aussi interroger les passagers (autant de suspects), et effectuer régulièrement un compte-rendu à Poirot. Pour ce faire, Le Crime de l’Orient Express utilise un système point & click éprouvé, assurant une jouabilité immédiate. Il suffit de cliquer sur un endroit pour s’y déplacer, sur un objet pour le glisser automatiquement dans son inventaire, ou sur une personne pour engager la conversation. Combiner deux objets n’est pourtant pas si simple, car ce n’est possible qu’à l’intérieur d’une fenêtre spéciale de l’inventaire. Celui-ci, plus étoffé que de coutume, permet également de relire les notes trouvées ça et là durant l’enquête, ainsi que les fiches récapitulatives sur les différents suspects. Malheureusement, tout ceci est bien inutile : la majeure partie de l’énigme est en effet solutionnée par… Poirot lui-même. Lui seul aura le privilège de se servir de ses petites cellules grises, le rôle d’Antoinette étant d’arpenter les différents wagons en bonne assistante, pour effectuer des actions banales et peu motivantes comme récupérer les passeports, relever les empreintes ou fouiller minutieusement les valises des passagers… Preuve de ce parti pris des développeurs: il n’y a pas de choix multiples durant les dialogues. Ce ne sont finalement que d’interminables monologues dont il faut aller rendre compte à Poirot pour progresser dans l’aventure. La dimension "déductive" du jeu tombe donc totalement à plat ; vous pouvez avancer dans l’enquête sans même avoir à réfléchir, pour peu que vous vous appliquiez à épuiser tous les sujets de conversation et à cliquer méthodiquement sur tous les éléments du décor. Ajoutons à cela que, contrairement au roman, le mobile du crime est décelé très tôt. Cette information vous met très rapidement sur la voie, et rend le jeu plutôt facile.

Cette capture illustre bien l’attitude cadavérique des personnages et le côté terne des décors.

Une identification ratée

Au cours des incessants va-et-vient d’Antoinette, vous avez tout loisir de contempler le théâtre du crime - l’Orient Express - fidèlement reproduit jusque dans ses moindres détails. Les graphismes en 2D sont de bonne qualité, mais hélas ternes, froids et peu animés. D’une beauté "figée", ils peinent à rendre cette atmosphère mystérieuse et oppressante qui se dégage des romans d’Agatha Christie. Figés, les personnages le sont tout autant. Leur modélisation 3D est correcte, mais ils se tiennent souvent les bras le long du corps, se tournant vers Antoinette comme des automates lorsqu’elle approche. Plus grave, les animations des visages, trop peu travaillées, les rendent inexpressifs, même dans les moments dramatiques comme peut l’être l’annonce d’un crime. Si encore l’ambiance sonore effaçait un peu cette sensation de visite au musée Grévin… Mais il n’en est rien. Le doublage français est plutôt bon, mais les acteurs manquent de conviction. La musique brille par son absence alors qu’elle devrait souligner les moments de suspense. Quant aux bruitages, ils sont tout aussi rares. Par exemple, à l’approche du wagon-restaurant pourtant rempli de convives, vous n’entendez aucun bruit de couverts ni aucune discussion. Il y a 10 ans déjà, The Last Express de Jordan Mechner, dont l’intrigue se situait également à bord de l’Orient Express, disposait pourtant d’une ambiance sonore fabuleuse, couplée à une animation réaliste qui donnait littéralement vie aux personnages ! Ceux-ci agissaient en temps réel, rentrant et sortant de leur compartiment pour aller manger, se divertir, discuter… Il était même possible d’écouter aux portes pour surprendre une conversation. Ce dynamisme fait cruellement défaut au Crime de l’Orient Express. Malgré la bonne qualité d’ensemble apportée à la réalisation, jamais vous n’avez le sentiment d’y être. Si bien qu’un détachement à l’égard de l’héroïne apparaît rapidement .
Les Plus
  • Adaptation fidèle de l’œuvre originale
  • Réalisation correcte
Les Moins
  • Long à démarrer
  • N’invite pas à la déduction
  • Important déficit d’atmosphère