The Wanderer : Frankenstein's Creature

01 août 2020

Il était une fois un surhomme

Testé par sur
2

Quand le plus beau de tous les romans fantastiques a le droit à sa version vidéoludique, on se dit « OK pourquoi pas ? ». Des adaptations en tout genre l'ont déjà tellement égratigné et gâché que le jeu vidéo est tout aussi légitime pour venir mettre ses conventions indigestes sur la plus pure des œuvres. Puis lorsque le jeu se lance et que la liste des partenaires financiers apparaît (Arte, CNC, Région Île-de-France) la confiance revient et, qui sait, ce Frankenstein nous réservera peut-être quelques belles surprises.

L'histoire

Soyez rassuré, The Wanderer  : Frankenstein's Creature est un jeu d'aventure contemplatif et métaphysique qui respecte le roman de Mary Shelley. La relecture est méticuleuse jusque dans la narration. Si dans le roman différents récits s'emboîtaient les uns aux autres, ici ce sont des tableaux plus ou moins longs qui viennent les uns après les autres écrire l'histoire de la créature. Comme il y a des romans d'apprentissage, The Wanderer  : Frankenstein's Creature  prend la forme d'un jeu vidéo de ce même genre, c'est-à-dire et pour paraphraser Wikipedia : « que l'on assiste au cheminement d'un héros, de la naissance à l'âge adulte en faisant l'expérience des grands événements de l'existence : la mort, l'amour, la haine, l'altérité, etc. Il va ainsi se forger progressivement sa conception de la vie » et quand on est la créature de Viktor Frankenstein autant vous prévenir qu'elle a plutôt un goût amère.





Le récit se concentre exclusivement sur la créature, son créateur reste un leitmotiv constant en toile de fond pour faire avancer l'histoire : qui va du besoin de rencontrer le père jusqu'au désir de vengeance... La créature donc, de ses premiers pas, aux premiers sons jusqu'au goût de la nourriture. Puis la découverte du monde qui l'ignore, qui le chasse, impossible réconciliation. Les principaux événements du récit sont là : le rejet des hommes, son apprentissage planqué auprès d'une famille de paysans... Mais de manière très intéressante le jeu se permet aussi quelques magnifiques écarts de conduite : oubliez les ambiances glaciales du roman puisque la partition se joue au printemps et s'achève sur de magnifiques îles, et la créature aura aussi ses élans démiurgiques en voulant se créer sa bien-aimée...

Visuellement fantastique.

Le principe

Si sur Switch il prend des allures de jeu d'aventure, sur PC il était un point and click ; ainsi pour chaque action il s'agit de se déplacer sur l'action à effectuer. De toute façon, la raison d'être de chaque tableau du jeu est symbolique et n'est là que pour illustrer un des cheminements de la créature avant de passer au tableau suivant. Ce sont de très courts tableaux qui s'appuient sur une jouabilité identique et rudimentaire mais pour dire à chaque fois des choses très précises, très profondes et pour ancrer toujours plus profondément l'empathie que vous pouvez avoir envers la créature.

Le jeu, afin de renforcer cette empathie, utilise une débauche d'effets qui sont simplement à tomber par terre et qui font partie intégrante de la narration. Les couleurs pastel, les textures de peinture qui renforcent l'intensité des paysages, la profondeur dans une juxtaposition de plans mouvants du plus bel effet. Puis la musique, quel enchantement, quel ravissement, à certains moments l'écran se fige et vous n'entendez plus qu'elle.

Le plus génial reste quand même tous ces moments où le jeu vous donne l'illusion d'un choix dans un dialogue, dans une attitude, dans la création ou dans l'intensité d'une pression... Sans rien divulgâcher, mais quand même un peu alors ne lisez plus : sachez que cela se solde toujours par l'échec. Le joueur se sent alors coupable d'avoir été trop brusque, trop mauvais, pas à la hauteur... et c'est dans ces échanges manqués, dans ces maladresses que l'implication du joueur mis à mal est la plus forte. L'empathie qui se crée se fait par l'échec, la colère, le pessimisme. Le joueur ressent toute la détresse, toute la douleur de la créature et c'est terriblement pessimiste, dérangeant mais ce sont des moments tellement géniaux, tellement brillants de jeu vidéo qu'on en sort ému, tout retourné.

De la culture et de l'éducation...

Pour qui ?

D'abord pour les amateurs d'œuvres culturelles, littéraires et artistiques, c'est un jeu riche en réflexions métaphysiques, philosophiques, qui engage tout entier le joueur dans sa relation au monde : son rapport à la nature, à l'alimentation, à la culture, à la religion... Et c'est un hommage sans faute à l'œuvre de Shelley.

Puis les amateurs de jeux vidéo et notamment ceux qui s'intéressent tout particulièrement à la narration devraient y jeter un coup d'œil. Le rapport qui s'installe entre la créature et le joueur est à ce point réussi, à ce point troublant qu'il renvoie par instants à des sensations dignes d'un Silent Hill 2.

Une aventure très littéraire.

L'anecdote

Un jeu grandiose mais complètement gâché sur Switch par sa jouabilité. J'imagine qu'en bon point and click sur PC, c'est le jeu qui devait gérer les itinéraires du personnage selon la demande du joueur. En passant sur la console de Nintendo, le joueur peut emprunter toutes les directions qu'il désire à l'intérieur d'un tableau. Sauf que certains tableaux ne sont pas conçus pour et le personnage se bloque sur certains chemins en refusant d'avancer, quand il ne prend pas la direction opposée en moonwalk. Quand ça arrive c'est terrible, ça peut durer jusqu'à 10 minutes le temps de trouver un chemin valable en se dirigeant dans tous les sens. Rien d'insurmontable puisque le jeu est excellent, mais une horreur quand ça arrive.
Les Plus
  • Artistiquement incroyable
  • Respect et fidélité de l'œuvre écrite
  • L'expérience joueur/créature incroyablement rendue
Les Moins
  • Jouabilité à la Switch complètement cassée
Résultat

Qu'il est dommage que cette jouabilité gâche tout... parce que quel jeu immense ! Si dans le futur une mise à jour vient arranger les affaires : ajoutez deux points à la note - sinon relevez vos manches et allez-y quand même. Graphiquement et musicalement époustouflants, les rapports joueur/créature sont étourdissants et vous feront vivre comme rarement les joies, les colères, les détresses de cette créature qui ne demande qu'à aimer et être aimée. Magnifique.