Test | Until Then
08 mai 2026

Si un cœur attrape un cœur

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Until Then

Le propre du récit initiatique n'est-il pas de faire vivre aux joueurs une sorte de "nostalgie incompréhensible", alliant le familier par de l'étrangeté ? Tout du moins, c'est bien ce questionnement qui est au cœur d'Until Then. Entre ses promesses de renouer avec l'adolescence et l'ambition démesurée de sa narration, la production du développeur Polychroma Games parvient-elle à tirer son épingle du jeu dans une industrie teintée par le fantasme, mais aussi le regret du passé ?

L'histoire

Procrastinateur, rêveur, espiègle ; le jeune Mark Borja, 15 ans, n'est décidément pas l'élève modèle que l'institution scolaire Liamson espère former pour le futur du pays. C'est pourtant bien Mark qui sert de point focal pour le récit initiatique que nous offre Until Then. À travers ses pensées, ainsi que ses inquiétudes, l'univers du titre prend vie : confrontant le protagoniste à ses propres contradictions, ainsi qu'au mal-être de ses proches. De la tranche de vie adolescente dans toute sa splendeur, s'inscrivant dans la continuité de classiques littéraires tels que L'Attrape-cœurs de J. D. Salinger ou de jeux vidéo indépendants plutôt récents à la Night in the Woods. De ce postulat en résulte le constat que la production de Polychroma Games est assez banale de prime abord. Cependant, ce serait vite oublier qu'Until Then offre le parti pris d'immiscer le joueur dans le quotidien de la société philippine, une culture suffisamment peu représentée dans le jeu vidéo pour qu'elle mérite d'être soulignée. Cette immersion est une véritable réussite pour le titre, humanisant admirablement bien (par le biais de sujets partagés par tous) une civilisation souvent méconnue.


De la même manière, au fur et à mesure que les séquences de jeu se succèdent, Until Then révèle une narration plus étoffée, plus ambitieuse qu'initialement promise : en effet, derrière l'apparente tranquillité du quotidien de Mark Borja se cache le traumatisme d'une catastrophe à échelle mondiale : sous le nom de "Décret", c'est à ces adolescents (et par extension au joueur) de tenter de faire sens d'une vie désormais ébranlée par la tragédie. De l'apparente "fin du monde", Until Then cherche à montrer la quête vers un renouveau possible, celui d'une reconstruction.
La fin du monde n'a pas encore eu lieu

Le principe

Quelques mini-jeux ici et là afin de pimenter le récit.

Manette en mains, la promesse de cette reconstruction identitaire passe par la succession de petites vignettes de tranche de vie : quoi de mieux que de faire (re)vivre au joueur l'expérience d'un devoir non-rendu que l'on doit préparer à la va-vite, d'une soirée en fête foraine avec ses amis ou encore du tant attendu bal de promo de fin d'année ? Until Then comprend mieux que n'importe quel autre titre ce qu'est l'adolescence de ces dernières décennies, le tout avec grande justesse et surtout sincérité. De modestes tableaux charmants (en défilement horizontal), illustrés à merveille par une direction artistique "pixel art" du plus bel effet : de quoi en prendre plein les yeux, face à une mise en scène certes convenue au regard des standards du genre (Night in the Woods ou Oxenfree), mais avant tout efficace au vu des thématiques abordées par le titre. Thématiques par ailleurs universelles, qui parviennent à insuffler de la vie à l'environnement du jeu.


De la même manière, dans l'optique de rendre interactif cet univers, plusieurs mini-jeux animent la contemplation de ces différents moments de tout et de rien : peu complexes, peu palpitants aussi (surtout si l'on considère individuellement ces micro-jeux, qui ne sont guère plus développés que ceux de la licence WarioWare), néanmoins ce n'est autre qu'une stratégie ludique afin de "prendre contact" avec cet environnement social. Tel en est d'ailleurs, au fond, le grand précepte d'Until Then, celui que d'humaniser le cadre du jeu, les personnages. On y raconte, on y joue surtout une histoire familière, chaleureuse, empreinte d'espoir.
Que la vie en vaut la peine

L'approche scénaristique

Une trame faussement cousue de fil blanc, plus sombre et complexe qu'il n'y paraît.

Dans sa narration, Until Then présente un peu plus d'originalité que ce qui était attendu, car le récit ne se conclut pas exactement là où on le croit. Faussement simple et directe, la trame du titre de Polychroma Games est en réalité bien plus complexe. Chaque non-dit dans l'intrigue trouvera, pour ainsi dire, résolution, alors que cela ne semblait pas avoir lieu d'être. De la même manière, la seconde partie du jeu cache une progression nettement plus expérimentale que la première, faisant fi des petites séquences ludiques qui incarnaient dès lors la narration ; faisant fi également de la contemplation du quotidien pour quelque chose s'approchant davantage de l'enquête scientifique. Récit initiatique il y a toujours, mais davantage sous le prisme d'un peu plus de science-fiction et beaucoup moins de social.


Ainsi, sans trop en divulgâcher, le joueur sera amené à faire (puis refaire) certaines intrigues en boucle, afin de parvenir à une conclusion que le jeu estime satisfaisante. Un changement drastique dans le ton de la narration, qui contrebalance l'entièreté des thèmes abordés puis développés par Until Then : d'observation au préalable à répétition par la suite, le jeu gagne certes en originalité, mais perd considérablement dans la force évocatrice de ses thèmes. De fait, il y a une forme de contradiction déplaisante dans cette seconde moitié : on ne peut nier l'ambition certaine qui a animé l'équipe de Polychroma Games, mais elle s'articule au détriment de la "chaleur humaine" qui faisait alors le charme, le point fort aussi de cette production.
Un récit qui boucle la boucle

Pour qui ?

Quelques légers choix qui ne viennent aucunement impacter le déroulement du récit.

Pour venir à bout d'Until Then, il faudra pas moins d'une vingtaine d'heures. C'est long, bien trop long pour ce que le jeu a à proposer ou raconter, y compris dans sa seconde moitié. En terme d'interaction ou d'écriture, le titre n'a pas su se conclure à temps. En découle ainsi une dernière impression fortement mitigée, nuançant quelque peu la première dizaine d'heures que l'on pourrait pourtant aisément recommander à quiconque avide de tranche de vie ou de fiction sur fond de passage à l'âge adulte.

Toujours au sujet de cette longueur, ce sentiment de ne jamais en voir le bout n'est pas aidé non plus par un système de progression archaïque empêchant de sauvegarder au milieu d'un chapitre. Au fil du temps, les séquences de jeu deviennent de plus en plus longues, s'approchant des trente minutes, ce qui est plutôt interminable sans pouvoir mettre en pause la narration temporairement : s'arrêter au milieu d'une intrigue contraint à la reprendre depuis le début. Une décision incompréhensible, forçant la répétition dans un titre déjà bien trop tourné vers celle-ci.


Qui plus est, il est également étonnant de constater qu'Until Then n'offre que très peu d'options d'accessibilité au joueur : ainsi, il est impossible d'augmenter la taille du texte (en dehors des conversations téléphoniques, mais c'est très ciblé), d'en changer la couleur pour le rendre plus visible ou de réduire la cadence de certains mini-jeux rythmiques. Des options classiques pour le genre en somme. Autant dire que pour un titre porté vers la bienveillance envers autrui, Until Then semble en manquer cruellement pour son public.
La bienveillance est (censée être) sur le chemin du devoir

L'anecdote

Une direction prise par la narration qui ne sera pas au goût de tout le monde.

Atteignant le dernier tiers d'Until Then, il m'a pour ainsi dire été impossible de ne pas songer et repenser à tout l'acte conclusif du premier Life is Strange par DON'T NOD, tant on y retrouve les mêmes envies d'aller bien au-delà de ce que le postulat laissait entendre, mais aussi les mêmes aléas d'une ambition démesurée. Ambition d'une mise en scène qui nuit à la qualité de la narration. D'une ambition aussi venant contredire tout ce qui faisait le sel du récit d'ici là. Si Until Then montre une plus grande maturité dans l'exploration des sujets traités, il est regrettable d'observer qu'il tombe dans les mêmes travers que son aîné, neuf ans plus tôt ; n'en tirant donc aucun enseignement.
Une bien étrange vie
Les Plus
  • Une introspection réussie dans la société philippine
  • Un récit initiatique touchant : aussi juste que sincère
  • Une pléthore de thèmes universels, abordés avec subtilité et dignité
  • Une direction artistique d'une haute volée
  • Une mise en scène au service de la narration : simple mais efficace
Les Moins
  • Une seconde moitié de jeu maladroite dans l'écriture : ambitieuse certes, mais au détriment de la justesse du début de l'intrigue
  • Un dernier tiers lent dans la progression, peu nécessaire
  • Un système de sauvegarde archaïque, souvent frustrant
  • Pauvre en options d'accessibilité
Résultat

Difficile de ne pas ressentir un peu d'amertume lors de la dernière séquence narrative d'Until Then. Difficile, par conséquent, de ne pas être plutôt déçu par les promesses non tenues de ce récit initiatique. Pour autant, difficile surtout de ne pas avoir une sympathie certaine pour tout ce que le jeu a accompli, mais aussi tenté d'entreprendre. Gageons que le prochain titre de Polychroma Games soit un peu plus rigoureux dans l'écriture. En attendant ce jour, il reste de cette première ébauche une belle sincérité parsemée d'errances et de maladresses, le propre de l'adolescence.

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